« Mon principe est : s’il existe la moindre chance, aussi infime soit-elle, de pouvoir contribuer à quelque chose en intervenant dans cette situation épouvantable, dans laquelle nous nous sommes mis, alors il faut le faire. » (1)

Que propose-t’on aux visiteurs des galeries en ces journées de vernissage ? Ou à l’inverse que viennent-ils chercher? Qu’attendent-ils ?  Un travail, esthétiquement beau et intelligent, décliné en plusieurs formats selon les moyens, de la nouveauté, un peu de provocation … l’exposition de Pierre-Yves Bohm sera, si l’on veut,  un peu le contraire. Il venait de me dire « si je fais cela, c’est que c’est juste »(2), on voit bien que  ce n’est qu’ensuite qu’il se pose des questions d’esthétique, ses formats ne sont pas très pratiques, trop grands ou trop petits, trop carrés, pas de nouveauté  et enfin on ne trouvera pas de trace de provocation dans son oeuvre …  C’est que l’on est désarçonné devant une peinture de Pierre-Yves Bohm, d’abord parce qu’il y a une forme de beauté qui nous appelle mais ce qui fait cette attirance n’est pas de l’ordre de ce que l’on connaît et donc nous trouble.

Que voit-on devant ces peintures : d’abord on est surpris par une grande richesse technique, plusieurs gestes, certains connus mais d’autres plus étranges : certaines parties de toile, visiblement récupérées sont cousues et puis il y a ces sortes de points colorés qui émergent des fibres, comme s’ils venaient du dos de la toile, comme si l’arrière demandait à se révéler sur le devant. Parfois certaines toiles donnent l’impression d’avoir été « chahutées », je pense ici à « Voile de crâne », sous le merveilleux fond gris, on voit surgir ces points de peinture et l’on devine alors que l’artiste fait littéralement « transpirer » la peinture en la pressant sur l’arrière de la toile, et là-derrière c’est parfois un vrai chaos. Une seule fois Pierre-Yves Bohm a poussé ce geste au maximum en inversant la toile en cours de travail et on sent qu’il cherche, en agissant ainsi des deux côtés, une liberté de plus en plus grande. Ce n’est pas un simple « truc » technique, ce n’est pas quelque chose de tranquille, Pierre-Yves Bohm n’est pas dans la stratégie mais bien dans les questions fondamentales de l’artiste dans l’atelier, face à la toile : « D’être devant ça, d’essayer… » On comprend alors une partie de notre attirance, nous sommes devant un monde flottant, ces jus, ces glacis, ces points, ces taches, ces morceaux cousus … comme autant de voiles devant nos yeux.  Comment travaille Pierre-Yves Bohm ? Pas facilement ! Au départ, comme il dit : « c’est un peu kamikaze », il balance des jus sur la toile et au fur et à mesure arrivent des ouvertures, lorsqu’il en parle on devine qu’il est à l’aise dans ces grands moments d’énergie, de liberté : « Je suis plus intéressé par les départs que par les arrivées » c’est ensuite que vont venir les moments d’inquiétude et surtout: « Comment finir ? ». Celui qui a eu la chance de partager des moments dans l‘atelier roubaisien, de venir deux, trois fois à la suite sera probablement  surpris de ne pas retrouver certaines peintures commencées, c’est qu’il y a là un autre moment de la vie de ces œuvres, on peut simplement dire qu’elles vont, pour la plupart, effectuer un long voyage avant d’arriver à l’exposition, parfois revenir à leur point de départ, des parties vont s’effacer, mais elles reviendront comme un Pentimento lorsqu’une œuvre antérieure se dévoile ou « comme une transpiration de ce qui a été. »

Quel est l’univers de Pierre-Yves Bohm ? Si l’on regarde attentivement, des figures, des scènes émergent de ces réseaux graphiques, il y a comme il le dit lui-même « Toujours le même personnage » et puis des têtes, un homme attrapé par un chien, des outils, des armes, des scènes de torture comme enfouies, parfois on pense à Nancy Spero pour la liberté du dessin, à Leon Golub pour oser peindre cela, comme eux il y a la question de l’engagement dans la peinture mais aussi face au monde qui bouge : « Comment parler du quotidien avec ma peinture ? » Debout, c’était un guerrier, à l’horizontal il devient « Gisant ». Cette peinture a, dans l’atelier, une allure de trouble-fête, comment est-elle arrivée à ce point ? Elle est, à mon avis, un beau moment du parcours de l’artiste car on devine qu’il a choisi la voie la plus risquée, la plus aventureuse, que cette peinture l’inquiète encore ou comme il le dit « la montrer comme ça ne m’est pas familier ». A côté l’ « Homme aux poings serrés » paraîtrait presque serein,  fond tramé marron sur figure rouge comme une révélation. Dans l’autre pièce, deux formats carrés attendent également, un crâne et un visage sur fond noir, le premier est fait de « reliques » qui trainaient sur le sol de l’atelier, le second, de chutes de dessins cousues les unes aux autres comme une «greffe de peaux ».    

Le quotidien du soir informe pendant l ‘écriture de ces lignes : Le 21 : « Sur le marché, les investisseurs sont flegmatiques », le 22 :« Torturer pour l’exemple »… On n’a que l’embarras du choix, et puis il y a le peintre dans son atelier perdu dans ce quartier délaissé de Roubaix, dans cette ancienne usine où l’on faisait des gaufres au beau prénom ; l’inquiétude, les questions, la méfiance…  devant le monde aujourd’hui, mais avec la peinture, et finir par trouver un geste « pour être d’accord avec elle.»

Yves Brochard

1) Günther Anders, Et si je suis désespéré, que voulez-vous que j’y fasse ?, Editions Allia, Paris, 2001
2) Les propos en italique proviennent d’une conversation avec Pierre-Yves Bohm, le 20 novembre 2012, à Roubaix