Lignes de vies - une exposition de légendes

30.03.2019 - 25.08.2019


Commissariat Frank Lamy, assisté de Julien Blanpied et Ninon Duhamel

??I quite agree with you,? said the Duchess ; `and the moral of that is??Be what you would seem to be??or if you?d like it put more simply??Never imagine yourself not to be otherwise than what it might appear to others that what you were or might have been was not otherwise than what you had been would have appeared to them to be otherwise.??
Lewis Carroll, Alice in wonderland, chapitre 9

"On a trinqué à Ulysse. Et tandis que Lestrange lisait au hasard des passages du livre, avec l?ivresse légère, dans la fumée des cigarettes, je me disais : moi aussi, il faut que je raconte. Vivre ou raconter, a dit quelqu?un. Mais non : raconter, ce n?est pas le contraire de vivre. On ne brise pas l?élan de ce qu?on vit en le racontant. Au contraire, ce qu?on raconte décuple l?élan. Je veux bien, mais aussi, comme Ulysse, me perdre en chemin, m?égarer dans les bordures d?ombre. Raconter, me disais-je, fait partie du chemin : raconter élargit l?aventure et l?ouvre à tous les chemins." Yannick Haenel, Cercle, Gallimard, 2007, Folio, 2009, p. 84

« ?j?ai toujours tenu l?identité sociale pour la seule identité réelle ; et l?autre, la prétendue identité personnelle, pour une illusion totale autant que tenace? » Clément Rosset, Loin de moi, Minuit, 1999, p. 11

« Lignes de vies - une exposition de légendes » réunit les gestes artistiques de quelques quatre-vingt artistes de générations et de pratiques différentes. Cette exposition s?inscrit dans une ligne de programmation qui, depuis l?ouverture du musée avec les expositions « Détours » de Jacques Monory (2005) et « Le Grand Sommeil » de Claude Levêque (2006), s?attache à questionner les modalités et instances de construction de l?identité, ou plus précisément, des identités. Avec le cycle « Zones de Productivités Concertées » (2006 - 2007) ou encore l?exposition collective « Emporte-moi / Sweep me off my feet » (2009 - 2010), il a été ensuite question d?analyser la place de l?économie ou de l?émotion dans nos existences ; puis, encore le genre (et plus précisément la masculinité) avec « Chercher le garçon » (2015) et l?idée même d?identité culturelle dans « Tous, des sang-mêlés » (2017).

Pour « Lignes de vies - une exposition de légendes », c?est vers des territoires plus intimes et personnels que l?on se tourne. En effet, les ?uvres (au masculin comme au féminin) réuni-e-s dans l?exposition, font de l?autobiographie et de la biographie une matière première, plastique, générant une réflexion autour des identités, de la mise en scène et de la construction de soi. Il s?agit d?interroger les relations entre l?art et la vie, et à terme, de questionner l?effectivité de l?art, son inscription dans le réel, au travers de postures artistiques diverses qui, toutes, mettent en ?uvre (entre illustration et activation) la dissolution de cette supposée frontière.

Considérant que l?identité est une fiction qui se performe, un récit multiple et fragmenté, se raconter, faire de sa biographie - de sa geste - une matière première est donc un acte de déconstruction, d?affirmation, d? « empuissancement », de révolution moléculaire. Un geste politique de reprise en main de la narration de sa propre légende.

Le moi est une « fiction politique » (Paul B. Preciado entre autres), un « puzzle social » qui vient « tenir lieu d?identité aussi bariolé qu?est inexistante l?imaginaire unité qui en serait le socle » (Clément Rosset), une légende.

Suivant le parallèle entre personne et personnage romanesque établi par Clément Rosset, il est possible d?affirmer que le moi « ne constitue pas l?unité d?une identité personnelle mais l?agrégat de qualités qui lui sont reconnues ou pas au hasard de l?humeur de son entourage. » (Loin de moi, Minuit, 1999, p. 88). Ou, pour le dire autrement : « Le "je" tire toute sa substance du "tu" qui la lui alloue.e » Op cit, p. 50.

Moi, une légende ?

Les ?uvres réunies dans cette exposition déconstruisent, analysent, critiquent, mettent en questions les phénomènes, les processus, les instances de construction et de légitimation de l?identité/des identités. Loin d?un geste narcissique, autocentré, ces artistes et ces ?uvres reconstruisent et proposent non pas tant de nouvelles identités que des identités choisies. Le Sujet, le capitalisme, l?autoportrait se développent historiquement en parallèle et constituent autant d?éléments d?un système de domination et de contrôle global. Déconstruire l?autoportrait, la représentation de soi, participe peut-être d?une entreprise de lutte généralisée. Écrire (quels que soient les moyens choisis de cette écriture) son autobiographie revient très certainement, et par essence, à écrire sa propre vie, à l?inventer. Autoportraits, journaux intimes, mémoires, cartographies émotionnelles, bio art et modifications corporelles, art d?attitude, autofictions, mise en scène de soi, infiltration des systèmes de représentation (T.V., cinéma, YouTube, Facebook, littérature...) et de légitimation (auteur, état civil...) autant de fictions multiples mises en actes par les artistes, autant d?outils. Cette réflexion s?inscrit dans une mise en perspective critique du narcissisme et de l?exhibitionnisme contemporain, mais également la promesse de réalisation de soi par la consommation exaltée par les forces marketing. Il s?agit ici non pas tant de se représenter que de se construire, de s?inventer, de choisir, de refuser les assignations.

Quelle place laisser à la famille, à l?Histoire, à la transmission, à l?héritage ? Au nom propre ? Aux relations avec le vivant, avec le cosmos ? Qu?est-ce qu?une vie ? Un événement ? Quid de la destinée ? Quels rôles performer ? Quels masques adopter ? Comment faire avec les autres, le genre, l?économie, le souvenir, le temps qui passe, les identités fluides, multiples, mouvantes, le morcellement, le travestissement, l?hybridation, la mise en scène, les masques, les personnages? ?

Des ?uvres situées, entre le je et le jeu

Au c?ur de la salle d?exposition se déploie un espace de lecture. Y sont rassemblés des livres de diverses natures (romans, catalogues, livres d?artistes, ouvrages théoriques...) ayant tous en commun d?être écrits à la première personne du singulier par des artistes plasticiens. Ce cabinet de lecture pointe l?origine et la dynamique littéraire de ce projet qui propose aux visiteurs et visiteuses un temps suspendu.

Tout au long de l?exposition et, en partenariat avec Synesthésie ¬ MMAINTENANT, est également activé le projet HERstory initié par Julie Crenn et Pascal Lièvre. Véritable collecte de paroles féministes et activistes et archive en mouvement, ce protocole invite des personnalités à témoigner devant la caméra et en public (les 6 et 7 avril, 4 et 5 mai, 1er et 2 juin, 7 et 8 juillet au MAC VAL, du 13 au 17 mai à Synesthésie ¬ MMAINTENANT).

Pour prolonger cette exploration, une publication accompagne le projet. Réunissant une dizaine de prises de paroles à la première personne du singulier, elle ouvre les perspectives vers la recherche, le cinéma, le post-féminisme, la pop, la littérature, ou encore l?histoire de l?art avec des textes de Noémie Aulombard, Érik Bullot, Julie Crenn et Pascal Lièvre, Éric Fassin, Agnès Gayraud, Yannick Haenel, Sophie Orlando, Philippe Vasset?

Frank Lamy

« Tout ceci doit être considéré comme dit par un personnage de roman »
Roland Barthes par Roland Barthes, Seuil, 1975

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