« Chaque individu porte en lui une possibilité autre qui reste à définir, et l’art serait, si vous voulez, ce départ à partir d’un non et en même temps cette tentative pour atteindre, je dirais un incertain sacré […] ¹. » Ainsi Michel Journiac définit-il les fondements de sa pratique. Au départ du processus créatif, la formulation d’une interrogation critique qui conduit à la révolte : dire « non » pour interroger, pour défaire les systèmes d’aliénation qui enserrent l’individu dans la société où il vit.
    Adolescent, Michel Journiac découvre son homosexualité. L’interdiction de vivre et d’exprimer librement son désir (l’homosexualité est un délit en France jusqu’en 1982) le conduit à questionner le monde qui l’entoure : tôt, il prend conscience de l’irréductibilité du corps à l’ordre social et à l’ordre moral. « Dans la recherche d’un point de départ, explique-t-il, c’est pour moi la conscience du corps, viande et sang, ce qui me constitue, ce que nous sommes. Il n’y a pas d’échappatoire au corps ; on peut discuter à l’infini des idéologies, le corps est un absolu que le désir ou la mort révèle ². »
 
    À seize ans, Journiac hésite entre deux voies et ne sait pas encore s’il veut devenir peintre ou prêtre. Il éprouve intimement la difficulté de la condition humaine et devine déjà en lui-même une profonde volonté de communication et d’unité, une volonté d’être relié aux autres. La religion catholique et sa communauté lui apparaissent d’abord comme une vocation. Mais au printemps 1962, Journiac décide de rompre avec son ambition de devenir prêtre, se sachant définitivement exclu de l’Église du fait de sa manière de sentir, d’aimer et de penser. L’art lui apparaît « comme un moyen de salut, comme le salut lui-même, le seul possible », « le projet par lequel l’artiste [peut] arracher le monde et les hommes à l’absurde, ce par quoi l’univers [prend] un sens ³ ». À vingt-sept ans, il énonce ainsi simplement ce qu’il ne cessera de conceptualiser et de concrétiser dans son œuvre, devenant l’un des pionniers de l’art sociologique et corporel.
    Les peintures, les actions, les objets, les images et l’ensemble des manifestations que Michel Journiac invente à partir de la fin des années 1960 prennent le corps comme instrument, comme matériau et comme objet de pensée et de connaissance pour interroger la place de l’individu dans la société et les mécanismes qui le conditionnent. Ses œuvres révèlent et défendent la place du corps intime, du corps individuel en rapport avec le corps social et collectif. C’est à l’art, et non plus à la religion, que Journiac confère désormais un véritable pouvoir d’accès au mystère.
 
    Dans ses premières peintures, qui se réfèrent dès le début des années 1950 à une iconographie religieuse, le corps, le corps souffrant, est le sujet principal qui l’intéresse. Il opte pour une manière expressive et torturée, celle des écorchés, qui donne à voir les organes, les viscères, la chair, les veines et le sang. La couleur rouge domine dans ces tableaux où la représentation de l’intérieur du corps est liée à celle de l’intériorité, de l’âme. Alphabet du corps (1965) et la série des Signes du sang (1966) signalent une volonté d’élaborer un nouveau langage pictural où le corps est d’emblée associé au sacré.
    En 1969, Michel Journiac présente Messe pour un corps à la galerie Daniel Templon à Paris (il donne l’action une seconde fois en 1975, à la galerie Stadler à Paris). Vêtu d’une veste Pierre Cardin qui lui donne des allures de prêtre, il célèbre l’office en latin entre les murs de la galerie et invite le public à communier en consommant des morceaux de boudin fabriqué à partir de son propre sang. Il s’agit de sa première action publique, qui le distingue comme l’un des représentants majeurs du body art français.
 
    Ayant rompu avec l’Église, Journiac poursuit sa quête spirituelle et métaphysique, celle de cet « incertain sacré » dont le sang, toujours extrait de son propre corps, qu’il associe souvent à l’usage de la feuille d’or, devient progressivement le symbole et le support. Dans ses séries de Rituels entre 1976 (Rituel du sang, Rituel pour un mort, Rituel d’identité aléatoire,…) et 1983 (Le Vierge-Mère, 1982-1983), puis dans ses Icônes du temps présent (1988), Journiac décline et multiplie le motif, au point de faire du sang le premier matériau de son œuvre.
 
    Du corps vivant à l’évocation de la blessure et de la mort, du mystère de l’intangible à la corporéité la plus crue, l’ambivalence du sang prend toute sa mesure dans l’œuvre de Journiac avec l’apparition de l’épidémie du VIH/sida. En janvier 1993, Michel Journiac initie le dernier cycle de son œuvre par l’envoi postal de La Monnaie du sang, des reproductions plastifiées d’un billet de cent francs qu’il imbibe de son propre sang pour dénoncer le scandale sanitaire, politique et financier du sang contaminé au début des années 1990. Par un renversement complet, le liquide vital et sacré devient le symbole de la maladie et d’une économie mortifère. Entre 1993 et 1995, le Rituel de transmutation, du corps soufrant au corps transfiguré, que Journiac dédie à ses amis et à ses amants morts du VIH/sida, révèle la fonction essentielle de l’art : assurer la « permanence de la révolte 4 ; et restaurer le lien social – celui de l’amitié, de la maladie et du deuil.
 
    Du corps souffrant au corps transfiguré, l’art serait ce qui change le plomb en or et fait de la maladie et de la mort une œuvre, nous donnant les outils nécessaires pour approcher ce qui a disparu de nos sociétés contemporaines occidentales. Pour Michel Journiac, l’art est agissant, ici et maintenant. Il possède des vertus transformatrices et spirituelles, un pouvoir de transmutation réparateur. Il permettrait ainsi d’opérer, dans un champ proprement humain, un déplacement, une alliance nouvelle, de l’intime à l’universel – à cet « incertain sacré, qui n’est peut-être que l’altérité 5 » –, pour relier les êtres dans une communauté fondée sur une véritable politique de l’amitié.
 
Armance Léger
 

 
  1. Michel Journiac, « Dix questions sur l’art corporel et sociologique », arTitudes international, n°6/8, décembre 1973 – mars 1974, in Écrits, Paris, Beaux-Arts éditions, 2013, p. 162.
  2. Michel Journiac in Dominique Pilliart, « Entretien avec Michel Journiac », arTitudes, n°8/9, juillet-septembre 1972, in Écrits, p. 152.
  3. Lettre de Damas, Écrits, p. 21. 
  4. Michel Journiac, Écrits, p. 154.
  5. Michel Journiac, Écrits, ibid.

 

 

 

 

Cette exposition a été conçue à l’occasion de la parution de la monographie Michel Journiac, Le corps transfiguré, qui propose un éclairage inédit sur le rapport de l’œuvre de Michel Journiac au sacré, en questionnant notamment son usage du sang comme matériau, depuis ses tout premiers tableaux (1957-1958) jusqu’aux dernières œuvres du Rituel de transmutation (1993-1995). Emprunté à Journiac, son titre signifie tout le cheminement de l’artiste pour réinventer l’alliance du corps et du sacré.

L’ouvrage combine des notices historiques, pensées comme des outils pour la recherche encours et à venir, avec des essais scientifiques et critiques ayant pour objectif de diversifier les approches de l’œuvre, en insistant sur la mise en perspective internationale. Eva Badura-Triska, spécialiste de l’Actionnisme viennois, offre ainsi une analyse tout à fait inédite parmi les travaux consacrés à Journiac, tandis que Luiz Camillo Osório ouvre un nouveau champ d’études et de comparaisons avec l’art brésilien de la seconde moitié du XXe siècle. Les essais de Janig Bégoc, Thibault Boulvain et Camille Paulhan permettent par leur approche contemporaine de réévaluer et d’actualiser des pans essentiels de l’histoire de l’œuvre. Le texte de l’écrivain Jean-Noël Orengo nous invite enfin à un pas de côté fertile dans le champ de la littérature, rappelant l’actualité de l’œuvre de Michel Journiac, dont la reconnaissance grandissante signale l’importance pour notre temps.