Organisée par la commissaire d’exposition et historienne de l’art Alison M. Gingeras, cette exposition remet en question l’idée selon laquelle les femmes auraient été largement absentes de l’histoire de l’art avant la fin du XIXᵉ siècle. Le récit visuel, structuré en neuf parties, témoigne de la créativité durable et dynamique des artistes femmes au cours des 500 dernières années. Le résultat est un ensemble de près de 200 œuvres, allant de peintures réalisées par des artistes femmes de la Renaissance, du Baroque et du XIXᵉ siècle à des œuvres plus contemporaines, offrant ainsi une histoire visuelle pluriséculaire de « l’émancipation » des femmes.
En collaboration avec : Ewa Klekot, Beata Purc
C’est une erreur de croire que les femmes artistes constituaient de rares exceptions avant le XXᵉ siècle. The Woman Question démontre que les femmes ont constamment poursuivi leurs missions créatives, bien que souvent sous-estimées et contraintes d’agir face à de multiples restrictions sociales. Elles ont affirmé leur présence artistique tout en utilisant l’art pour représenter et légitimer leurs expériences individuelles. Au-delà de la présentation d’une grande diversité de pratiques artistiques, l’exposition entend mettre en lumière la puissance d’une approche féministe de l’histoire de l’art — une approche qui exige justice, restitue la voix des « effacées » et conduit à une révision du prétendu canon.
Avant l’avènement du féminisme moderne, existait déjà « la question des femmes ». La querelle des femmes était l’expression employée par des autrices telles que Christine de Pizan (1364 – v. 1430), qui écrivit Le Livre de la Cité des dames (1405). Sa cité allégorique était conçue comme un lieu de protection et de préservation de l’histoire des femmes importantes. Les écrits de Pizan comptent parmi les premiers à formuler une critique de la misogynie systémique alors dominante dans la société européenne. Poser « la question des femmes » (comme la querelle fut appelée en anglais, the woman question) revenait à identifier de manière radicale une catégorie sociale et politique jusque-là non reconnue : les femmes. Pizan et son cercle de philosophes protoféministes de l’époque moderne ont articulé le lien entre genre et pouvoir, jetant ainsi les bases de mouvements qui seront plus tard désignés sous le nom de féminisme. « La question des femmes » est devenue une formule codée d’interrogation intellectuelle et politique de la subordination des femmes, puis un cri de ralliement pour les mouvements révolutionnaires et suffragistes. L’exposition reprend cette expression pour englober près de cinq siècles de créativité féminine.
Le caractère ouvert de la « question » figurant dans le titre de l’exposition reflète le fait que la catégorie même de « femme » est devenue un champ d’exploration pour de nombreux artistes — en particulier celles et ceux qui s’identifient comme femmes trans, personnes non conformes au genre ou non binaires. En adoptant une définition inclusive de la féminité, l’exposition espère prolonger l’héritage de cette querelle féministe originelle jusqu’à notre époque.
L’exposition présente des représentations allégoriques du pouvoir, de la résistance et de la violence sexuelle ; elle aborde la lutte pour l’accès à l’éducation artistique ; les représentations du corps féminin et du désir érotique ; l’iconographie de la maternité et du choix reproductif ; l’agentivité des femmes en temps de guerre ; ainsi que la manière dont le rôle des femmes dans la société se transforme radicalement en période de bouleversements. The Woman Question 1550–2025 réunit des œuvres de près de 150 artistes femmes, réparties en neuf sections thématiques :
FEMMES FORTES : ALLÉGORIES ET AGENTIVITÉ
Cette galerie est consacrée à l’émergence du genre des femmes fortes dans l’Europe du XVIIᵉ siècle — des représentations héroïques de femmes vertueuses telles que Judith, Cléopâtre et Lucrèce. Ces figures animent des œuvres d’Artemisia Gentileschi, Angelika Kauffmann et Elisabetta Sirani. Des artistes modernes et contemporaines (dont Lubaina Himid, Chiara Fumai, Betty Tompkins, Miriam Cahn, Cindy Sherman et Yoko Ono) reviennent à ces figures historiques et les présentent dans une perspective féministe.
PALETTES ET POUVOIR : L’AUTOPORTRAIT COMME MANIFESTE
Cette galerie est consacrée au « portrait à la palette », un genre d’autoportrait inventé par des femmes artistes au XVIᵉ siècle ; il permettait aux femmes artistes de manifester leurs identités créatives. De Sofonisba Anguissola à Élisabeth Vigée Le Brun, Lavinia Fontana, Lisa Brice et Somaya Critchlow, les œuvres présentées dans ce chapitre témoignent du statut des femmes artistes sur cinq siècles.
ÉDUCATION ET CANON
Cette section explore les barrières structurelles rencontrées par les femmes — le manque d’accès aux académies ou aux cours de dessin d’après modèle vivant, ainsi que leur exclusion des guildes artistiques. Elle examine également les manières dont les femmes artistes contemporaines ont utilisé leur agentivité pour s’inscrire elles-mêmes dans le canon de l’histoire de l’art. Les œuvres de Marie Bashkirtseff, Claudette Johnson, Faith Ringgold, Guerrilla Girls et Art Project Revolution soulèvent des questions relatives à l’accès à l’éducation, aux mécanismes d’exclusion genrés et racialisés, ainsi qu’au rôle de la politique dans la création du canon.
UNE MUSE À SOI
Avec l’ouverture progressive des académies aux étudiantes au XIXᵉ siècle, les femmes ont commencé à chercher des moyens de s’exprimer au-delà du genre du « portrait à la palette ». Prenant leurs identités complexes comme muse, les artistes présentées dans cette galerie d’autoportraits — dont Marie-Nicole Vestier, Fahrelnissa Zeid, Sonia Boyce, Françoise Gilot, Yvonne Wells, Anita Rée et Celia Paul — abordent des thèmes liés à l’identité culturelle, à la maternité et à l’évolution de l’image de la « nouvelle femme ».
MOI SURRÉEL, MOI MYSTIQUE : SYMBOLISME, SURRÉALISME ET MYSTICISME
Dans cette section de l’exposition, nous examinons des paysages oniriques et des images mythiques de soi à travers une collection variée d’œuvres d’artistes telles que Leonor Fini, Anna Güntner, Francesca Woodman, vanessa german, Małgorzata Mycek, Iiu Susiraja et Genowefa Magiera. Les portraits réunis ici, qu’ils soient surréalistes, symboliques ou spirituels, révèlent les paysages intérieurs de l’agentivité et de la créativité féminines.
ANONYME ÉTAIT UNE FEMME
Prononcé avec l’urgence d’un cri de bataille politique, le slogan « anonymous was a woman » trouve son origine chez Virginia Woolf, qui suggérait que d’innombrables auteur·rices anonymes du passé étaient probablement des femmes délibérément effacées du canon. En histoire de l’art, cette expression a inspiré des décennies de recherches consacrées à la redécouverte de femmes artistes dont les contributions avaient été oubliées ou réprimées.
Cette exposition met en lumière deux études de cas emblématiques impliquant des artistes anonymes.
PAS DE PORTE, PAS DE SERRURE, PAS DE VERROU : IMAGINAIRES DÉCHAÎNÉS
Inspiré par l’appel de Virginia Woolf à la liberté intellectuelle et émotionnelle, ce chapitre célèbre le déchaînement des imaginaires érotiques féminins. Les œuvres présentées ici par Ithell Colquhoun, Tamara Łempicka, Ambera Wellman, Lisa Yuskavage, Lotte Laserstein, Barbara Falender et Jordan Casteel, entre autres, explorent les inversions de genre, l’érotisme et la libération du regard masculin.
NÉE DE FEMME
S’appuyant sur le traité féministe d’Adrienne Rich, ce chapitre examine la maternité non seulement comme institution mais comme expérience vécue. À travers des œuvres d’Elisabetta Sirani, Madame du Coudray, Paula Modersohn-Becker, Marlene Dumas, Frida Orupabo, Monika Sjöö, Catherine Opie, Clarity Haynes, Everlyn Nicodemus, Louise Bourgeois, Tracey Emin et Frida Kahlo, l’exposition aborde la grossesse, la perte, la naissance, le choix reproductif et le pouvoir maternel.
FEMMES EN TEMPS DE GUERRE
Centrée sur les rôles des femmes dans les conflits armés, cette puissante section finale se concentre sur les expériences d’Europe de l’Est et inclut des œuvres historiques de la Seconde Guerre mondiale et de la Shoah, ainsi que des œuvres contemporaines provenant d’Ukraine. Des artistes telles que Ceija Stojka, Teresa Żarnower, Zuzanna Hertzberg, Kataryna Lysovenko et Lesia Khomenko, entre autres, remettent en question les attentes liées au genre en temps de guerre, représentant les femmes comme combattantes, témoins et survivantes.
Afin de rendre lisible la continuité de l’autorat féminin sur une période aussi longue de l’histoire de l’art, l’exposition privilégie la peinture et la sculpture figuratives. The Woman Question 1550–2025 affirme que les images sont pouvoir et se concentre sur des récits visuels qui rendent lisibles différentes formes d’agentivité et d’affirmation de l’identité. Présentant certaines des premières œuvres d’artistes femmes, ce parcours iconographique met en regard des œuvres de différentes périodes et disciplines abordant des thèmes communs.
The Woman Question 1550–2025 est plus qu’un panorama historique — c’est un appel à reconsidérer l’histoire de l’art à travers le prisme de la continuité et de la résistance féministes. Comme l’a écrit l’historienne de l’art Mary Garrard : « Le féminisme existait avant que nous sachions comment l’appeler. » Cette exposition rend cette filiation visible.
