Hélène Delprat

MACBETH A RAISON - Galerie Duchamp, Yvetot du 9 juillet au 18 septembre 2022

MACBETH A RAISON

une exposition d'Hélène Delprat

du 9 juillet au 18 septembre 2022

Vernissage le vendredi 8 juillet 2022 à 18h30

 

Galerie Duchamp

7 Rue Percée, 76190 Yvetot



Depuis une trentaine d’années, Hélène Delprat déploie une œuvre singulière qui mêle peinture, dessin, sculpture, installation et vidéo. Pour son exposition à la galerie Duchamp, Macbeth a raison, l’artiste présentera, pour la toute première fois, une exposition centrée sur son œuvre vidéo. S’y déploieront, en regard de cet ensemble de vidéos et de films, un ensemble de dessins, de carnets, d’images et… une seule peinture. Une exposition sous forme de maelstrom, en noir et blanc, offrant un aperçu des formes et des obsessions qui, par ricochets, parsèment l’ensemble de cette œuvre essentielle. 

 

Quelques Bonaparte chevauchants, des personnages de dessins animés, des oreilles d’ânes, un gorille surgissant d’un cabinet de carton, des perruques de papier, des grilles en arabesque de polystyrène, des fausses conférences, de vrais aliénés masqués, un pistolet pointé vers le vide… L’œuvre d’Hélène Delprat déborde : elle oscille sur cette mince frontière entre fiction et réalité détournée, part dans toutes les directions comme pour épuiser le réel en se jouant de nombreuses citations littéraires, cinématographiques, artistiques, historiques ou même musicales.

 

Un principe cependant semble sous tendre cette œuvre : haute et basse culture se côtoient, s’alimentent et, créent une œuvre reconnaissable entre toutes.

Donc, tout communique :  une chanson de Sylvie Vartan, un conte funèbre des frères Grimm, Ovide, des zavattistes, Mary Shelley, Maeterlinck, Les Indes galantes, le souvenir de la Danse Macabre, de  Chapeau melon et bottes de cuir, des  motifs  tartans qui ne sont pas sans évoquer une iconographie punk, ou bien encore un tank.  Il conviendrait donc de voir comment l’œuvre d’Hélène Delprat fait matière de tout cela. Tout y semble étudié et placé sur une même échelle de valeur, réinvesti le plus souvent par le personnage que s’est inventé Hélène Delprat et qu’elle met en scène dans ses vidéos. L’artiste apparaît dans ses films, sautant, gesticulant, faisant la bête, nous fait la lecture, nous regarde, ne nous regarde plus ou bien se rase la tête à l’instar de Jeanne d’Arc dans le film de Dreyer incarnée  en 1927 par Falconetti, qui, par anticipation, ressemble à ces femmes dont on rasait le crâne à la Libération. Mais ce qui est vrai des vidéos est aussi vérifiable dans ses peintures ou ses dessins :  s’y rencontrent toutes sortes de personnages, de motifs qui appartiennent, en apparence, à des registres différents, des époques éloignées et proviennent d’influences presque contradictoires – on aura compris, chez Hélène Delprat, que matières et manières s’entrecroisent. On prendra pour exemple la série des Dessins radiophoniques : sur de grandes feuilles blanches se recoupent les cours de la bourse de compagnies d’aviations, des citations littéraires, philosophiques ou une banale pensée entendue dans une émission quelconque, des dessins d’architectures étranges, des bêtes anthropomorphiques, des chiffres, des noms d’œuvres célèbres…

 

Bref, on pourrait dire de l’œuvre d’Hélène Delprat qu’elle est baroque. L’exposition tentera de montrer ces accumulations et comment, d’œuvre en œuvre, de la vidéo aux dessins, des peintures aux carnets tout se recroise et fait sens.  Il y en effet, comme des influences déterminantes, des motifs récurrents, des citations et des manières de travailler, le plus souvent par découpage, par montage, et/ou par collage. En somme, il s’agirait ici de montrer cette œuvre et ses territoires à la manière d’un atlas qui constituerait comme une cartographie de l’œuvre.

 

Évidemment le terme d’ « Atlas », renvoie à un cas bien particulier : celui de l’historien d’art allemand Aby Warbourg (1866-1929). Son Atlas Mnémosyne présente sur de grands panneaux, collées, côte à côte,  des dizaines d’images, de reproductions de tableaux ou de sculptures présentant, le plus souvent,  des hommes et des femmes dans des postures particulières dans une sélection d’œuvres allant de l’antiquité à la période moderne, afin d’y révéler « la représentation de la vie en mouvement, un certain nombre de valeurs expressives préexistantes. » Mais ce n’est pas seulement cette filiation que l’on souhaiterait mettre en avant en utilisant le terme d’ « Atlas ». Contemporain de Warburg, Jules Maciet (1846-1911), qu’Hélène Delprat affectionne, va passer une partie de sa vie à découper des ouvrages, parfois anciens, et à coller dans plus d’un millier de lourds albums des motifs, sans distinction d’époques, mêlant tout autant la documentation populaire que la plus scientifique ce qui s’apparentait alors aux « arts décoratifs » : mode, art ornemental, poignée de porte, fenêtre, coquillages, rassemblés afin de servir d’inspiration aux artisans et aux artistes. Jules Maciet est un érudit collectionneur, il n’est pas un théoricien, comme peut l’être Warburg. Son objectif est très simple : il souhaite créer une documentation. Cependant, en se voulant encyclopédiste et donc universaliste, l’exercice tel qu’il le pratique ne peut être que subjectif et infini. Il n’a rien à révéler au monde, contrairement à Warburg, il ne souhaite qu’en montrer toutes les formes possibles en s’affranchissant des époques, mettant côte-à-côte Renaissance, époque moderne, ou Moyen-Age, dans l’ordre que voudra bien lui assurer le hasard de ses recherches. On saisira que c’est cette approche sensible et empirique qui donne son sens à l’entreprise quelque peu étonnante de Maciet. Ses collages offrent alors une vision du monde décalé : tout y est représenté mais tout y est un peu torve, subjectivé. 

 

Lorsqu’Hélène Delprat rejoue des scènes de films iconiques en reconstruisant des décors chancelants de papier et de carton, nous fait lecture des Métamorphoses d’Ovide, ou bien lorsqu’elle trace sur une toile les mots empruntés à un écrivain ou un philosophe, la réappropriation qui passe par l’expérience sensible ouvre comme un nouvel espace. Cette subjectivité n’est pas si éloignée de celle de Maciet : elle crée un décalage qui n’est ni tout à fait une réalité, mais qui n’appartient pas non plus au domaine du fictionnel. Cet interstice, qui trouve sa part dans un usage baroque du monde,  est sans doute ce qui interpelle le plus le spectateur découvrant cette œuvre singulière. Mais c’est un usage baroque qui tourne à l’obscur, ou plutôt qui semble comme détourner les images de leur sens initial, comme empruntant à cette citation extraite de Macbeth, «  Horrible est le beau, beau est l’horrible ». Ainsi, il convient de se méfier de ce que l’on voit et de ce que l’on entend dans les œuvres d’Hélène Delprat : les ritournelles sont des chants funèbres, les lapins sautillants dissimulent quelques corps coupés qui courent toujours et les très élégantes frises réalisées en scotch reprennent les motifs qui empêchèrent aux fenêtres des grands magasins d’exploser lorsque la Grosse Bertha bombardaient Paris. 

 

Alors, on comprend, pourquoi Hélène Delprat dit parfois qu’elle déteste ses peintures : elles sont pareilles à des atlas de catastrophes et de champs de ruines, accumulant les temporalités assassines. 

 

Disons-le franchement : parfois ses peintures, ses dessins et ses vidéos, ses installations donnent à rire. Mais il s’agit plutôt d’un rire grinçant qui sous couvert de quelques facéties et autres galipettes de papier mâché pointe une gravité. C’est le constat de la tragédie que dresse Hélène Delprat dans une œuvre qui n’est pas seulement baroque, mais bien plutôt grotesque.  Ce grotesque tel que l’on peut le voir dans l’art ornemental de la Renaissance : un art de la déformation dont l’apparence ridicule glisse vers un véritable effroi.

L’exposition s’accompagne d’un Petit Format, livre d’artiste pour suivre et poursuivre sa visite, et d’un Artichouette, notre publication destinée au jeune public réalisée par Sophie Grassart.

Juillet 9, 2022