Eric BAUDART FR, 1972

Eric Baudart: Ce que vous voyez

« Ce que vous voyez est ce que vous voyez » : cette formule est un des fils conducteurs de l'œuvre de l'artiste Eric Baudart, révélant un principe d'économie, l'idée qu'il n'y a rien au-delà de ce qu'on voit. Dans son exposition aux Tanneries, il explore notamment la manière dont il s'inscrit dans la suite d'artistes pionniers de ce principe, mais met aussi, et surtout, en relief ce qui l'en différencie.

Prenons Olivier Mosset, légende dans le courant artistique de l'abstraction qui fait partie de ces pionniers, ce qui explique la présence de deux de ses œuvres dans l'exposition « Eric Baudart » aux Tanneries. Selon Gwenaël Kerlidou, sa peinture est non seulement « un composite de différentes sources trouvées (ou empruntées) : des formes trouvées, des couleurs trouvées, des processus trouvés, des titres trouvés, etc. », mais aussi « une peinture délibérément sans intérêt, sans qualité ». Cette description peut s'appliquer à certaines œuvres d'Eric Baudart : Time, time, time (2018) est une vitrine des plus ordinaires dans laquelle sont exposés des objets hétéroclites et sans valeur, dont des coquillages, des fossiles ou des cendriers, placés exactement où ils l'étaient lorsque l'artiste a acheté le meuble. Son propriétaire précédent les y avait mis dans le simple but de montrer qu'il s'agissait bien d'une vitrine. Ce composite de différentes sources trouvées est délibérément sans qualité.

Les deux artistes partagent aussi une volonté de démystifier le ready-made : pour Gwenaël Kerlidou, le travail de Mosset, ses composites de différentes sources trouvées, sa conception de « la peinture abstraite comme objet trouvé », est une forme de bricolage qui « témoigne de la désacralisation de l'objet, contre sa fétichisation et sacralisation dans le ready-made. » Ce processus est également visible dans le travail d'Eric Baudart : ses objets usés et quelconques désacralisent eux aussi le ready-made duchampien qui lui est neuf et pas utilisé. Ainsi, l'œuvre Util (2019), une vieille caisse très endommagée, ne renvoie ni à la fétichisation ni à la sacralisation de cet objet, mais à son utilisation intensive passée.

Les travaux d'Eric Baudart se rattachent donc à une certaine histoire de la peinture, mais aussi à l'histoire de l'objet, notamment celle balisée par Donald Judd, dont les objets impersonnels manufacturés font figure de simples choses, à voir sans point de vue ni jugement, comme le ferait un scientifique. Les objets trouvés de Baudart sont aussi des objets fabriqués par d'autres, souvent exempts de toutes traces de la main de l'artiste, apparaissant non pas comme des œuvres d'art, mais comme de simples objets. C'est le cas de Time's gone dim (2019), une vitrine réfrigérée désaffectée, dont la présence brute et sans prétention ne véhicule aucun message, aucune beauté, aucun goût ni aucun contenu, une vitrine mise en avant comme objet, ce dispositif faisant ainsi écho à un commentaire de Catherine Perret à propos de l'œuvre d'Olivier Mosset : « No subject, No image, No taste, No beauty, No message. »
Cependant, même si certains aspects de l'œuvre d'Eric Baudart s'inscrivent dans ces filiations, celui-ci fait aussi évoluer, à sa manière, le principe « ce que vous voyez est ce que vous voyez » et la façon dont il a jusqu'ici été appliqué. En premier lieu, ses œuvres sont constituées à partir d'objets trouvés usés, ce qui les distingue aussi bien des œuvres de Donald Judd, dont les pièces fabriquées en usine se prévalent d'une finition parfaite, que des peintures comme objets trouvés de Mosset, qui restent des peintures. En effet, les œuvres de ces deux derniers artistes nécessitent davantage d'effort mental de la part du visiteur pour être perçues comme de simples choses ou comme des objets trouvés. Ce que vous voyez est bien ce que vous voyez, mais cela peut être autre chose que la fabrication délibérée d'une simple chose ou qu'un regroupement intentionnel de sources trouvées.

Ainsi, chez Baudart, une œuvre peut être une authentique simple chose et/ou objet trouvé, comme Images also come from the ground (2019), une bâche revêtue d'une image imprimée aux couleurs passées tout simplement disposée au sol, témoignant de son approche non interventionniste. Comme dans le cas de l'artiste Bernard Frize, on pourrait parler ici non plus de maîtrise ou d'intention explicite, mais d'œuvres réalisées avec nonchalance et sans grand effort. Ce sont aussi des objets modestes de la vie réelle qui ont vieilli ou subi des accidents ou des modifications fortuites, et qui ne s'imposent pas au visiteur mais sont à découvrir par lui. Swimming belts (2019), par exemple, est un ensemble de trois ceintures de natation suspendu par des fils dans l'espace d'exposition. Cette œuvre de Baudart nous confronte à ces objets usés, démodés, aux couleurs passées, dont nous détournons aujourd'hui le regard, même s'ils ont été autrefois beaucoup utilisés. En d'autres mots, ce que vous voyez peut aussi être une chose que vous n'avez pas envie de voir.

La deuxième manière dont Eric Baudart fait évoluer le principe d'autonomie, c'est en explorant ses limites – dans la mesure où dans certaines de ses œuvres ce que vous pensez voir dans un premier temps n'est pas ce que l'objet va se révéler être. Par exemple, dans LOTO (2019), les coins autocollants placés sur une plaque de plexiglas ne sont pas immédiatement reconnaissables comme pouvant servir à apposer des photos mais demandent un certain temps d'identification. Il en va de même pour Tire (2019), un pneu explosé qui n'est pas immédiatement identifiable mais dont les longues et repoussantes mèches de caoutchouc calciné se révèlent progressivement et contre toute attente, être les entrailles d'un pneu.

Le fait de faire évoluer de cette manière le principe « ce que vous voyez est ce que vous voyez », que ce soit en montrant littéralement de simples objets, ou en montrant des objets qui ne sont pas immédiatement reconnaissables, permet à Baudart de porter à notre attention les subtilités et les complexités de l'appréhension d'un objet par un humain, la manière dont nous jugeons ses défauts et imperfections et les normes par lesquels nous l'évaluons. En soulignant ce que nous négligeons ou outrepassons, en montrant des objets tels qu'ils sont plutôt que comme nous nous attendons à les voir, Eric Baudart révèle à quel point nous contraignons notre perception de la réalité afin de rendre celle-ci plus harmonieuse ou rassurante.

C'est ainsi que le travail d'Eric Baudart permet de voir non seulement les caractéristiques positives et attirantes des objets, mais aussi leurs traits incongrus ou troublants, en d'autres mots, ce qui est véritablement là à voir. Ce que vous voyez est ce que vous voyez, mais comme dans la vraie vie, ce que vous voyez est aussi ce dont vous ne tenez pas compte, ce qui vous échappe, ce dont vous vous détournez, ou encore, parfois, ce que vous auriez préféré ne pas avoir vu.

Rahma Khazam



Rahma Khazam PhD est une chercheuse, critique et historienne de d'art vivant à Paris. Elle publie des textes dans des catalogues d'exposition, dans des ouvrages thématiques et dans des revues scientifiques et d'art contemporain. En 2017, elle a obtenu le Prix AICA France de la critique d'art.