Isabelle Le Minh

"Détours chromatiques", Médiathèque Julien Gracq, Pont-l'Abbé (FR)
Détours chromatiques met en perspective le statut et la fonction de la couleur dans différentes pratiques conceptuelles contemporaines. Loin d’être associée aux fonctions mimétiques, symboliques ou expressives dans lesquelles elle est traditionnellement cantonnée, la couleur est introduite au sein de l’exposition comme un agent disruptif, à la fois sémiotique et critique, qui perturbe nos habitudes de regard et remet en question les pratiques que nous associons aux images. À travers un ensemble d’œuvres d’Aurélien Froment, de Gianpaolo Pagni et d’Isabelle Le Minh issues de la collection Laurent Fiévet du fonds Kervahut (avec lequel la Médiathèque Julien Gracq de Pont l’Abbé engage une seconde collaboration), elle devient support à l’exploration de nos médias, de leur histoire, et de l’évolution des différentes formes de langage qui leur sont associées.

 

La couleur est appréhendée dans le cadre de l’exposition comme un système autonome qui structure ou éprouve notre rapport au réel. Dans Debuilding (Kodak) d’Aurélien Froment (2009), elle renvoie à la normalisation industrielle de l’image photographique à la faveur d’un détournement ludique des grilles et mires de calibration de la marque qui ont pour fonction de garantir la fidélité des couleurs et des
contrastes lors de la prise de vue et de l’impression. Dans Letture Stenografiche de Gianpaolo Pagni (2024), elle parasite la linéarité d’un réseau de signes pour engendrer, par sa seule adjonction, une nouvelle syntaxe visuelle, à la fois fluide et musicale. Dans la vidéo Flicker, after Paul Sharits d’Isabelle Le Minh (2010), elle se charge d’une dimension critique qui, à travers une référence au cinéma structurel des années 60, interroge notre rapport aux images dématérialisées et leur accumulation sur le cloud.
 
Pour mieux rendre compte de ces fonctions, l’exposition joue en permanence sur un basculement des supports et des échelles.  Aurélien Froment déplace la bidimensionnalité de l’image photographique vers une approche plus sculpturale où la matérialité de cubes en bois ouvre la voie, comme le feraient autant de pixels, vers des possibilités esthétiques et techniques nouvelles. Chez Gianpaolo Pagni, le geste de frappe qui applique la couleur par le truchement de tampons façonnés à la main, bouleverse la planéité de la page d’écriture pour mieux en révéler les différentes stratifications. Chez Isabelle Le Minh, la couleur surgit par intermittence pour saturer l’espace et transformer son appréhension en une expérience rétinienne à la fois déstabilisante et hypnotique.

 

La couleur favorise également au sein de l’exposition un redéploiement historique des médias qu’elle explore. Elle souligne la raréfaction de supports aujourd’hui délaissés suite à des évolutions techniques : la substitution du numérique à l’argentique chez Aurélien Froment, l’obsolescence de la sténographie chez Gianpaolo Pagni, ou la perte de la matérialité physique du film chez Isabelle Le Minh. En réunissant les démarches des ces trois artistes, l’exposition démontre que la couleur, loin de n’être qu’une donnée sensible, demeure un puissant outil de réflexion épistémologique, capable de rendre visibles les mutations de notre histoire visuelle.

 

Une proposition du Fonds Kervahut dans le cadre de la programmation sur la couleur de la Médiathèque Julien Gracq.

 

Du 29 septembre au 28 novembre 2026
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