« Rien n'est objectif pour les objecteurs. […] L'objet se définit ainsi comme la rencontre de deux projections : l'une qui nous hèle, l'autre qui nous frappe. Les objecteurs, tels que je les définis, se situent précisément au point névralgique de cette rencontre. […] Face à leurs œuvres, nous nous découvrons dans la situation même où chacun d'eux se surprend à voir le monde. » Alain Jouffroy, Les Objecteurs, 1965[1]
L'année 2026 marque les soixante ans de l'exposition « Les Objecteurs » imaginée par le critique d'art Alain Jouffroy dans trois galeries parisiennes au tournant de l'année 1966. Réunissant Arman (1928-2005), Tetsumi Kudo (1935-1990), Daniel Pommereulle (1937-2003), Jean-Pierre Raynaud (1939) et Daniel Spoerri (1930-2024), cette exposition proposait une manière radicale de faire usage des objets dans l'art, non plus comme matériau ou comme sculpture, mais comme vecteur de pensée, pour une approche corrosive du réel.
La Galerie Christophe Gaillard rejoue à sa manière cet événement historique, augmenté d'œuvres d'artistes de la scène française confirmée (Pierre Ardouvin, 1955 ; Eric Baudart, 1972 ; Anita Molinero, 1953) et de la jeune génération ayant une pratique contemporaine de l'objet (David Douard, 1983 ; Mimosa Echard, 1986). Ces dialogues révèlent l'actualité des intuitions du critique et leurs donnent une autre portée[2].
Au milieu des années 1960, Alain Jouffroy veut définir une tendance nouvelle de la création artistique française, en réponse au Nouveau Réalisme théorisé par Pierre Restany cinq ans plus tôt, dont Arman et Spoerri font aussi partie. Il organise simultanément trois expositions : à la galerie Jean Larcade, il montre des œuvres de Raynaud, à la galerie Jacqueline Ranson des œuvres de Pommereulle et à la galerie J des œuvres d'Arman, Kudo et Spoerri.
« Ces artistes tendent à la création d'une nouvelle forme d'art, où l'objet et la pensée s'équivalent absolument ; leurs objets ne constituent pas une parodie dérisoire de la peinture, mais tentent de capter et d'émettre une pensée au cœur même de la réalité, dans la vie. »
En plein essor de la société de consommation, ces artistes « abandonnent » les mediums traditionnels pour créer des objets. Ils prennent le parti du quotidien et des matériaux urbains. Devenue aujourd'hui un lieu commun de l'histoire de l'art des années 1960, l'affirmation de ne plus dissocier l'art et la vie est alors au centre des discussions entre les artistes, les critiques et les amateurs d'art, surplombés par la figure tutélaire de Marcel Duchamp, qui a cessé de peindre en 1923 pour affirmer la prééminence du mental - dont Jouffroy est l'un des premiers passeurs. Contre le « monopole de la contemplation » de la peinture et de la sculpture, ces jeunes plasticiens partagent une conception duchampienne, « non rétinienne » de l'art.
Le nom des objecteurs convoque l'étymologie du mot objet, objectum, qui signifie « ce qui est placé devant » et « toute chose qui affecte les sens et en particulier la vue », voire « tout ce qui se présente à la pensée, qui est occasion ou matière pour l'activité de l'esprit ». Les objecteurs sont d'abord littéralement ceux qui inventent et fabriquent des objets pour les placer devant nos yeux, comme matière à penser. Couramment, le substantif désigne encore « ceux qui font des objections ». Il renvoie aux objecteurs de conscience qui refusent d'accomplir leurs obligations militaires par convictions politiques ou philosophiques, ce qui s'entend immédiatement dans le moment de l'après-guerre et des guerres de décolonisation. Dérivé du terme anglais objectors, « contestataires », le nom prend enfin une dimension intellectuelle : il suggère une radicalité d'opinion et une liberté de pensée.
« Chacun d'eux est seul, entièrement seul, dans son aventure », explique Alain Jouffroy à propos des objecteurs. C'est précisément leur liberté et leur esprit, singulier, de révolte, qui les fait se rejoindre dans un même mouvement d'avant-garde. Dans le contexte parisien de l'exaltation pop de la société de consommation et des objets industriels, l'agressivité et la cruauté des œuvres des objecteurs détonent. Chacun d'eux invente un langage pour rendre compte de l'état du monde.
Arman accumule ou détruit les objets par dizaines. « L'acidité cinglante de l'ironie a triomphé en lui des rébellions primaires ; c'est elle qui fait scintiller ses objets » écrit Jouffroy. Spoerri pétrifie des moments quotidiens en créant ses Tableaux-Pièges et invente, avec ses Détrompe-l'œil, « un ordre de significations nouvelles », pleines d'humour grinçant. « Par une étrange opération, […] la vie sans art à laquelle Spoerri puise son œuvre devient un art de vivre dans l'art ». Kudo, lui, enferme des objets symboliques dans des boîtes en forme de dés. Il dresse le portrait désenchanté de notre humanité moderne, captive de sa propre condition. Dans un registre plus acéré, c'est aussi la force des Psycho-objets de Raynaud, et toujours de ses Tirs soixante ans plus tard. « Devant les objets de J.-P. Raynaud, silencieux comme des dalles de tombes, on croirait assister au rêve d'un prisonnier ». Leur univers aseptisé révèle le monde sous une clarté impitoyable et nous appelle à déjouer nos enfermements mentaux. Les œuvres des objecteurs fonctionnent comme des détonateurs. Les combinaisons d'objets et de lames de Pommereulle se chargent ainsi d'une énergie dangereuse et menaçante : il nous incite à réagir. Jouffroy conclut : « tout se passe comme si Pommereulle s'ingéniait à pratiquer le minimum de modification pour viser le maximum de conscience ».
Aujourd'hui, l'usage artistique des objets ne relève plus des mêmes enjeux esthétiques, politiques et culturels qu'à l'époque des objecteurs. Leur nom, que l'on voudrait accorder au féminin pluriel, continue cependant de désigner les filiations d'artistes contemporains dont la pratique entre en résonance avec celles regroupées en 1965 par Alain Jouffroy. Ainsi Anita Molinero travaille-t-elle depuis 1995 avec divers plastiques, rebuts du productivisme moderne, objets (poubelles, séparateurs de voies, feux de voitures…) et matériaux sortis d'usine (mousses, résines, polystyrène…) qu'elle transforme et assemble. Brûlées, comprimées, fondues, ses sculptures traduisent l'instabilité de notre époque et indiquent la possibilité d'une fiction pour s'en émanciper. De même, Pierre Ardouvin et Eric Baudart s'intéressent à l'environnement domestique et familier. Faisant des objets usuels la matière première de ses assemblages et de ses installations, Ardouvin sollicite notre mémoire collective et pare le réel d'une inquiétante étrangeté. Baudart, lui, opère par déplacements et décalages. Avec une simplicité déconcertante, ses mises en espace et ses agencements inédits modifient intimement notre perception des objets les plus anodins.
Pour la jeune génération, la technique de l'objet ne se conçoit plus sans celle de l'hybridation et le rappel à la sensation physique du corps. Dans ses sculptures, David Douard entremêle indifféremment des éléments collectés dans la rue et des matériaux industriels, des fragments de poèmes et des supports technologiques qu'il façonne selon des formes ondulantes et organiques. Son langage, poétique et cruel, redéfinit un espace en constantes mutations. Comme Mimosa Echard, qui s'approprie et détourne les objets manufacturés par proliférations, alliant le vivant et l'artificiel, l'humain et le synthétique, le végétal et le numérique jusqu'à les confondre. De 1966 à 2026, les œuvres des objecteurs (-eurices !) « hèlent » et « frappent » la pensée de celles et ceux qui les regardent, pour se placer « dans la vue interne des choses ».
Armance Léger
[1] Toutes les citations sont d'Alain Jouffroy, extraites du catalogue Les Objecteurs (1965), republié par l'auteur dans Les Pré-voyants, Bruxelles, La connaissance, 1974.
[2] En 2000, Alain Jouffroy avait proposé une relecture de l'exposition à Cherbourg et à Dole : « Objecteurs / Artmakers », avec des œuvres de Jérôme Basserode, Alain Bublex, Claude Closky, Frédéric Coupet, Michel Guet et Monique Le Houelleur.
