Que fait l’oeil lorsqu’il entre en contact avec une toile de Kassia Knap ? Peut-on d’ailleurs parler de toile, au sens d’une surface de peinture ? Car l’œil, précisément, ne peut pas se contenter de glisser ou de se laisser aller à naviguer tranquillement sur une étendue plane. Il serait plutôt obligé de faire de l’escalade, de gravir la montagne en tentant de se rattraper à la paroi rocheuse et abrupte, faite aussi bien de failles dans lesquelles se glisser que de promontoires difficiles à passer. L’oeil, en déséquilibre, se rattrape comme il le peut, et l’ascension n’est pas de tout repos.
A moins qu’il ne décide de ralentir le rythme, de prendre le temps du regard qui ne voit d’abord rien, d’attendre que quelque chose se compose lentement face à lui.  

L’oeil peut alors se promener, il est ici comme chez lui, et son parcours pourrait ne jamais s’interrompre, tant les combinaisons de trajectoires sont nombreuses. Car chaque tableau est comme un monde en soi, une « monade », nous dit l’artiste en référence à Leibniz. En philosophie, la monade est bien cette unité d’absolu que rien ne pourrait réduire, telle une concentration de sens qui ne puiserait sa force qu’en elle-même. Chaque œuvre est à l’image de cette quête de totalité et obéit au même processus de réalisation : l’artiste dispose au sol la toile de lin brute, qu’elle va ensuite sculpter sur le châssis comme de la matière vivante. Et c’est une chorégraphie très physique avec la masse qu’elle travaille, plie, replie, déplace, soulève et bouleverse, et qu’elle finira par figer comme de la glace, grâce à de la colle et de la peinture. Chaque toile est la trace d’une telle lutte pratiquée quotidiennement comme un « exercice » nécessaire à l’existence, relatif à un besoin d’expression et d’écriture de soi.

Léa Bismuth.